" Alors tu fais ton choix ? "
Je n'avais pas vraiment le choix ! Je le regardais, cet homme planté devant moi, sans dire un mot. Il attendait que je fasse un choix impossible. Il était sur de lui, avec ses yeux de serpent, son regard fourbe de malice qui me pénétrait comme une lame froide venant écarter la chair et les os d'une faible proie. J'avais en face de moi un parfait inconnu, mon bourreau et il pouvait disposer de ma vie à sa guise. Sa présence à elle seule, dans cette atmosphère incertaine, me pétrifiait. Je ne savais même plus comment j'en était arrivé là, la seule chose qui me préoccupait était de partir, de fuir. Il fallait gagner du temps.
J'allais bafouiller, il allait s'en rendre compte, il allait s'énerver et comprendre qu'il avait une emprise totale sur moi, il allait en profiter, il allait insister, et j'allais m'enterrer, j'allais rétrécir un peu plus encore. Ma petite voix intérieure parlait trop fort : " Ne dis rien, ne dis rien ! ". Si je ne disais rien j'y passerai. On me retrouverait certainement au fond d'une poubelle, pas demain, ni cette semaine, mais dans quelques mois, complètement décomposé, mélangé aux ordures. Je serai devenu moi aussi un déchet. Mon corps, cet emballage chétif arrivait aux termes de son existence aberrante. J'allais être déchiré, compacté, déshydraté, densifié, reformé, recyclé, emballé, expédié. En fait, on ne me retrouverait jamais, je deviendrais une boite de conserve, une brique de lait, une feuille de papier. Je me sentais comme un arbre qu'on allait abattre, comme une baleine échouée, comme un saumon dans un filet, comme une mouche dans une toile d'araignée.
Je tremblais. Il savait déjà qu'il me dominait. Il était bien temps de s'en inquiéter.
" Tu m'as l'air du genre à cogiter des heures.
Ecoute, c'est simple, tu prends ce que je te donne et tu payes, ou tu te casses. "
Ecoute, c'est simple, tu prends ce que je te donne et tu payes, ou tu te casses. "
Voilà, c'était fait. J'étais devenu un petit garçon devant un directeur d'école, un petit au milieu des grands, le solitaire qui se fait racketter. J'allais lui donner mon paquet de bonbons, mon goûter, mes cartes à collectionner, mes trésors cachés, mes tristes vérités, mes sourires fanés. J'allais me battre pour m'en sortir, j'allais lui mettre un coup de pieds là ou ce n'est pas permis. Non j'avais trop peur. Mes jambes seraient sûrement les dernières à m'obéir dans mon état.
Il a tiré sur la cordelette, l'obscurité s'est faite.
" Tu as passé ton tour, tu reviendras un autre jour "
Je ne pouvais toujours pas bouger. Je ne comprenais pas.
" Tu es sourd ? Casses-toi maintenant !!! "
La porte s'est ouverte, il faisait nuit. J'ai senti l'air froid piégé de la ruelle par laquelle j'étais venu, me frapper le visage. J'ai reculé d'un pas hésitant, jusqu'à rater la marche qui séparait la vie de la mort. Je suis tombé au sol et je me suis cogné la tête. Derrière-moi, il y avait cette poubelle gigantesque, cet énorme abattoir qui me dévisageait. Elle semblait dire : " Je n'ai pas mangé depuis deux semaines ! " tout en agitant son couvercle.
" Au suivant ! "
Un homme est rentré dans l'enfer dont je venais de tomber. La porte métallique s'est refermée dans un claquement qui fit gronder la ruelle. Un chat qui avait assisté à toute la scène s'est enfuit, effrayé par le bruit. Je restais sans bouger. J'entendais des pas au loin, le bruit des voitures, le vent soufflant dans les gouttières, le bourdonnement des lampadaires et le son répété d'une goutte d'eau qui s'écrase dans une flaque.
" Bloup... Bloup... Bloup... "
C'était tout proche, à quelques centimètres de ma tête, si bien que je croyais que c'était mon sang s'écoulant dans cette ruelle qui faisait ce bruit. J'étais mort, inerte, incapable de prendre une décision, toujours glacé par ma rencontre avec le diable.
Je n'avais pas encore réalisé que j'étais tiré d'affaire, ni que j'étais allongé dans une flaque au liquide plus que suspect. Je vis une ombre au dessus de moi, et elle me dit :
" Tout va bien ? Vous voulez vous relever ? "
Je ne disais rien, je ne bougeais plus, je pleurais.
" Faut pas rester là m'sieur, rentrez chez vous... "
Chez moi ? Je n'avais plus de chez moi, je m'étais enfuis du chez moi de fortune que l'on m'avait donné. Je n'avais ni argent, ni famille, si ce n'est les médecins du Belle-Rive Institute, centre d'internement pour dépressifs suicidaires et aliénés, un asile, une prison.
J'entendais résonner en moi, le diagnostic qui m'avait conduit jusqu'ici :
" Cet individu souffre de migraine, de délire schizophrène, de trouble de la perception et de paranoïa. Il semble avoir perdu tout lien avec notre réalité et peut être très dangereux. Il convient de placer le patient en isolement permanent pour son traitement, jusqu'à ce que cessent ses pulsions meurtrières."
Je n'étais plus fou depuis que j'avais brûlé mon dossier et le responsable de l'institut. J'étais redevenu un homme ordinaire.
Je riais, étendu sur le sol, assailli par ces lames se plantant dans mon crâne, complètement souillé, mais je pouvais sentir toute l'horreur de mon être prendre le dessus sur la douleur et le froid. Je me rappelais ce qui m'avait amené à entrer dans cet enfer. Les règles avaient changées, le diable était dehors et il avait besoin de ses cachets.
" Vous êtes sur que tout va bien ?
- Oh oui, tout va bien... "
- Oh oui, tout va bien... "




